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Volonté de pouvoir

Nous avons ressorti récemment le Troisième tome des « Passions intellectuelles » de la philosophe Elisabeth Badinter. «Volonté de pouvoir » montre comment les hommes des Lumières, après avoir conquis le prestige, ont cru pouvoir influencer les puissants en s’appuyant sur l’opinion naissante. Leurs idées s’apprêtaient à régner sur le monde. Mais s’engage alors un jeu entre les penseurs qui ont besoin de protection et les dirigeants européens qui ont besoin d’apparaître comme des monarques éclairés aux yeux de leur peuple : entre nécessité d’une nouvelle espèce de penseurs, les « intellectuels », et une certaine instrumentalisation de leur pensée.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Le livre d’Elisabeth Badinter analyse donc les rapports entre pensée et pouvoir, entre intellectuels et politiques, entre réflexion et action à la « lumière » d’une des périodes historiques les plus riches en termes d’innovation politique et sociologique.

Mais plus important, ce faisant, elle met en relief des similitudes avec le présent et donc des règles, à travers les différences fondamentales entre notre époque et celle du 18ème siècle.

Ainsi à propos de l’amitié – parfois houleuse – des penseurs de cette époque et de leur correspondance abondante plus propice aux échanges intellectuels que nos médias froids – téléphone en tête – qui absorbent le temps et l’énergie créatrices, Elisabeth Badinter observe (in Le Point du 3 mai 2007) que « (…) ce qui a disparu ou presque, c’est le goût d’écouter l’autre pour former sa propre pensée, la faculté de s’appuyer sur ce qu’il dit pour avancer. Au 18ème siècle, on n’est pas dans le « moi je ». Chacun pense que l’autre peut le rendre plus intelligent. Aujourd’hui, chacun parle de soi.

Autre différence c’est l’impressionnante productivité des intellectuels du 18ème siècle qui tient à la rigueur spartiate des journées des gens de cette époque. Cette différence en cache une encore plus fondamentale : « (…) la grande différence entre cette époque et le nôtre tient au fait que ma génération n’a pas inventé de nouveaux concepts pour éclairer un monde qui change à toute vitesse. Dans le meilleur des cas, nous sommes dans la critique et dans le dévoilement de ce qui est… ».

Le « dévoilement de la comédie » dont parlait Balzac ne remplace par pour elle les grandes utopies intellectuelles : « Contrairement aux penseurs des Lumières, qui, malgré leur fascination pour le pouvoir, ont continué à produire – et quelles œuvres – j’ai l’impression que les intellectuels d’aujourd’hui sacrifient leur devoir de penser le monde qui vient à l’illusion de peser sur le monde qui est. Dans le fond, ni Aron ni Sartre n’ont véritablement influencé le pouvoir. »

Pour elle « entrer dans l’orbite des puissants (est) un piège redoutable : dès lors qu’on est trop proche, on risque de devenir courtisan ou, au moins, de renoncer à émettre des jugements critiques. Ou alors il faut partir, comme a dû s’y résoudre Régis Debray après avoir cru qu’il pourrait être utile au bien public en servant François Mitterrand. (…) à partir des années 1980n nous avons assisté à un effrayant détournement : l’intellectuel n’apparaît plus nécessaire à l’homme de pouvoir pour ce qu’il dit et pense, mais parce qu’il est connu. (…) il faut revenir à la solitude des couvents, produire de la pensée et refuser de faire les guignols n’importe où. Il y a urgence nous sommes sur le point de perdre toute dignité. »

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